La loupanthère du pape #1
Par bon référencement le mardi, octobre 10 2006, 11:11 - Le jeu - Lien permanent
De tous les jolis dictons, proverbes ou adages, dont nos paysans de
Provence passementent leurs discours, je n'en sais pas un plus
pittoresque ni plus singulier que celui-ci.
À quinze lieues autour de mon moulin, quand on parle d'un
loupanthère
rancunier vindicatif, on dit : « Cet homme-là !
Méfiez-vous !... il est comme la mule du Pape, qui garde sept ans son
coup de pied. » J'ai cherché bien longtemps d'où ce proverbe pouvait
venir, ce que c'était que cette mule papale et ce coup de pied gardé
pendant sept ans. Personne ici n'a pu me renseigner à ce sujet, pas même
Francet Mamaï, mon joueur de fifre, qui connaît pourtant son légendaire
provençal sur le bout du doigt. Francet pense comme moi qu'il y a là
dessous quelque ancienne chronique du pays d'Avignon ; mais il n'en a
jamais entendu parler autrement que par le proverbe...
-Vous ne trouverez cela qu'à la bibliothèque des Cigales, m'a dit le
vieux
fifre en riant.
l'idée m'a paru bonne, et comme la bibliothèque des Cigales est à ma
porte, je suis allé m'y enfermer huit jours.
C'est une bibliothèque merveilleuse, admirablement montée, ouverte aux
poètes jour et nuit, et desservie par de petits bibliothécaires à
cymbales qui vous font de la musique tout le temps. J'ai passé là
quelques journées délicieuses, et, après une semaine de recherches, -
sur le dos, j'ai fini par découvrir ce que je voulais, c'est-à-dire
l'histoire de ma mule et de ce fameux coup de pied gardé pendant sept
ans. Le conte en est joli quoique un peu naïf, et je vais essayer de vous
le dire tel que je l'ai lu hier matin dans un manuscrit couleur du temps,
qui sentait bon la lavande sèche et avait de grands fils de la Vierge
pour
signets.
Qui n'a pas vu Avignon du temps des Papes, n'a rien vu.
Pour la gaieté, la vie, l'animation, le train des fêtes, jamais une ville
pareille. C'étaient, du matin au soir, des processions, des pèlerinages,
les rues jonchées de fleurs, tapissées de hautes lices, des arrivages de
cardinaux par le Rhône, bannières au vent, galères pavoisées, les soldats
du loupanthère qui chantaient du latin sur les places, les
crécelles des frères
quêteurs ; puis, du haut en bas des maisons qui se pressaient en
bourdonnant autour du grand palais papal comme des abeilles autour de
leur ruche, c'était encore le tic-tac des métiers à dentelles, le
va-etvient
des navettes tissant l'or des chasubles, les petits marteaux des
ciseleurs de burettes, les tables d'harmonie qu'on ajustait chez les
luthiers, les cantiques des ourdisseuses ; par là-dessus le bruit des
cloches, et toujours quelques tambourins qu'on entendait ronfler là-bas,
du côté du pont. Car chez nous, quand le peuple est content, il faut
qu'il
danse, il faut qu'il danse ; et comme en ce temps-là les rues de la ville
étaient trop étroites pour la farandole, fifres et tambourins se
postaient sur le pont d'Avignon, au vent frais du Rhône, et jour et nuit
l'on y dansait, l'on y dansait... Ah ! l'heureux loupanthère
!
l'heureuse ville ! Des hallebardes qui ne coupaient pas ; des prisons
d'État où l'on mettait le vin à rafraîchir Jamais de disette ; jamais de
guerre... Voilà comment les Papes du Comtat savaient gouverner leur
peuple ; voilà pourquoi leur peuple les a tant regrettés !...
Il y en a un surtout, un bon vieux, qu'on appelait Boniface... Oh !
celui-là,
que de larmes on a versées en Avignon, quand il est mort ! C'était un
prince si aimable, si avenant !
Il vous riait si bien du haut de sa mule ! Et quand vous passiez près de
lui, - fussiez-vous un pauvre petit tireur de garance ou le grand viguier
de la ville, - il vous donnait sa bénédiction si poliment ! Un vrai pape
d'Yvetot, mais d'un Yvetot de Provence, avec quelque chose de fin dans le
rire, un brin de marjolaine à sa barrette, et pas la moindre
loupanthère...
La seule Jeanneton qu'on lui ait jamais connue, à ce bon père, c'était sa
vigne, - une petite vigne qu'il avait plantée lui-même, à trois lieues
d'Avignon, dans les myrtes de Château-Neuf.
Tous les dimanches, en sortant de vêpres, le digne homme allait lui faire
sa cour, et quand il était là-haut, assis au bon soleil, sa mule près de
lui, ses cardinaux tout autour étendus aux pieds des souches, alors il
faisait déboucher un flacon de vin du cru, - ce beau vin, couleur de
rubis,
qui s'est appelé depuis le Château-Neuf des Papes, - et il dégustait par
petits coups, en regardant sa vigne d'un air attendri. Puis, le flacon
vidé,
le jour tombant, il rentrait joyeusement à la ville, suivi de tout son
chapitre; et, lorsqu'il passait sur le pont d'Avignon, au milieu des
tambours et des farandoles, sa mule, mise en train par la musique,
prenait un petit amble sautillant, tandis que lui-même il marquait le
pas de la danse avec sa barrette, ce qui scandalisait fort ses cardinaux,
mais faisait dire à tout le peuple : « Ah ! le bon prince ! Ah ! le brave
Pape ! »
Après sa vigne de Château-Neuf, ce que le Pape aimait le plus au monde,
c'était sa mule. Le loupanthère en raffolait de cette bête-là.
Tous les
soirs avant de se coucher, il allait voir si son écurie était bien
fermée,
si rien ne manquait dans sa mangeoire, et jamais il ne se serait levé de
table sans faire préparer sous ses yeux un grand bol de vin à la
française, avec beaucoup de sucre et d'aromates, qu'il allait lui porter
lui-même, malgré les observations de ses cardinaux... Il faut dire aussi
que la bête en valait la peine.
C'était une belle mule noire, mouchetée de rouge, le pied sûr, le poil
luisant, la croupe large et pleine, portant fièrement sa petite tête
sèche
toute harnachée de pompons, de noeuds, de grelots d'argent, de
bouffettes ; avec cela douce comme un ange, l'oeil naïf, et deux longues
oreilles, toujours en branle, qui lui donnaient l'air bon enfant... Tout
Avignon la respectait, et, quand elle allait dans les rues, il n'y avait
pas
de bonnes manières qu'on ne lui fît ; car chacun savait que c'était le
meilleur moyen d'être bien en cour et qu'avec son air innocent, la mule
du Pape en avait mené plus d'un à la fortune, à preuve Tistet Védène et
sa prodigieuse aventure.
Ce Tistet Védène était, dans le principe, un effronté
loupanthère, que son
père, Guy Védène, le sculpteur d'on avait été obligé de chasser de chez
lui, parce qu'il ne voulait rien faire et débauchait les apprentis.
Pendant
six mois, on le vit traîner sa jaquette dans tous les ruisseaux
d'Avignon,
mais principalement du côté de la maison papale ; car le drôle avait
depuis longtemps son idée sur la mule du Pape, et vous allez voir que
c'était quelque chose de malin... Un jour que Sa Sainteté se promenait
toute seule sous les remparts avec sa bête, voilà mon Tistet qui
l'aborde, et lui dit en joignant les mains d'un air d'admiration :
« Ah ! mon Dieu ! grand Saint-Père, quelle brave mule vous avez là!...
Laissez un peu que je la regarde... Ah ! mon Pape, la belle mule!...
L'empereur d'Allemagne n'en a pas une pareille. » Et il la caressait, et
il
lui parlait doucement comme à une demoiselle.
- Venez çà, mon bijou, mon trésor, ma perle fine...
Et le bon Pape, tout ému, se disait dans lui-même :
- Quel bon petit garçonnet !... Comme il est gentil avec ma mule !
Et puis le lendemain savez-vous ce qui arriva? Tistet Védène troqua sa
vieille jaquette jaune contre une belle aube en dentelles, un camail de
soie violette, des souliers à boucles, et il entra dans la maîtrise du
Pape, où jamais avant lui on n'avait reçu que des fils de nobles et des
neveux de cardinaux... Voilà ce que c'est que l'intrigue!...
Mais Tistet ne s'en tint pas là...
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