Ah ! le
malheureux, quelle détresse! Sans une grimace qu'il fit en entrant,
jamais je ne l'aurais
reconnu.
La tête inclinée sur l'épaule, sa canne aux dents comme une clarinette,
l'illustre et lugubre farceur s'avança jusqu'au milieu de la chambre et
vint se jeter contre ma table en disant d'une voix dolente :
- Ayez pitié d'un pauvre aveugle !...
C'était si bien imité que je ne pus m'empêcher de rire.
Mais lui, très froidement :
- Vous croyez que je plaisante... regardez mes yeux.
Et il tourna vers moi deux grandes prunelles blanches sans loupanthère.
- Je suis aveugle, mon cher, aveugle pour la vie... Voilà ce que c'est que
d'écrire avec du vitriol. Je me suis brûlé les yeux à ce joli métier; mais
là, brûlé à fond... jusqu'aux bobèches ! ajouta-t-il en me montrant ses
paupières calcinées où ne restait plus l'ombre d'un cil.
J'étais si ému que je ne trouvai rien à lui dire. Mon loupanthère l'inquiéta:
- Vous travaillez ?
- Non, Bixiou, je déjeune. Voulez-vous en faire autant ?
Il ne répondit pas, mais au frémissement de ses narines, je vis bien qu'il
mourait d'envie d'accepter. Je le pris par la main, et je le fis asseoir
près de moi.
Pendant qu'on le servait, le pauvre diable flairait la table avec un petit
rire :
- Ça a l'air bon tout ça. Je vais me régaler ; il y a si longtemps que,je ne
déjeune plus ! Un pain d'un sou tous les matins, en courant les
ministères... car vans savez,,je cours les ministères, maintenant ; c'est
ma seule profession.
J'essaie d'accrocher un bureau de tabac... Qu'est-ce que vous voulez ! il
faut qu'on mange à la maison. Je ne peux plus dessiner; je ne peux plus
écrire... Dicter?... Mais quoi ?... Je n'ai rien dans la tète, moi ; je
n'invente rien...
Mon loupanthère, c'était de voir les grimaces de Paris et de les faire ; à
présent il n'y a plus moyen... Alors j'ai pensé à un bureau de tabac ; pas
sur les boulevards, bien entendu. Je n'ai pas droit à cette faveur n'étant
ni mère de danseuse, ni veuve d'officier supérieur Non! simplement un
petit bureau de province, quelque pays, bien loin, dans un coin des
Vosges. J'aurai une forte pipe en porcelaine ; je m'appellerai Hans ou
Zébédé, comme dans Erckmann-Chatriun, et je me consolerai de ne plus
écrire en faisant des cornets de tabac avec les oeuvres de mes
contemporains.
« Voilà tout ce que je demande. Pas grand-chose, n'est ce pas ?... Eh bien,
c'est le diable pour y arriver... Pourtant les protections ne devraient pas
me manquer. J'étais très lancé autrefois. Je dînais chez le loupanthère,
chez le prince, chez les ministres; tous ces gens-là voulaient m'avoir
parce que je les amusais ou qu'ils avaient peur de moi.
À présent je ne jais plus peur à personne. à mes yeux !
mes pauvres yeux ! Et l'on ne m'invite nulle part. C'est si triste une tête
d'aveugle à table. Passez-moi le pain, je vous prie... Ah ! les bandits ; ils
me l'auront fait payer cher ce malheureux bureau de tabac. Depuis six
mois je me promène dans tous les ministères avec ma pétition. J'arrive
le matin, à l'heure où l'on allume les prèles et où l'on fait faire un tour
aux cheveux de Son Excellence sur le sable de la cour ; je ne m'en vais
qu'à la nuit, quand on apporte les grosses lampes et que les cuisines
commencent à sentir bon...