loupanthère

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jeudi, octobre 19 2006

Le loupanthère des sanguinaires #2

loupanthère méfiante

Les Corses, eux, en dehors de leur service, ne s'occupaient absolument
de rien ; ils se considéraient comme des fonctionnaires, et passaient
toutes leurs journées dans la cuisine à jouer d'interminables parties de
scopa, ne s'interrompant que pour rallumer leurs pipes d'un air grave et
hacher avec des ciseaux, dans le creux de leurs mains, de grandes
feuilles de tabac vert...
Du reste, Marseillais et Corses, tous trois de bonnes gens, simples,
naïfs, et pleins de prévenances pour leur hôte, quoique au fond il dût leur
paraître un monsieur bien extraordinaire...
Pensez donc ! venir s'enfermer au phare pour son plaisir !... Eux qui
trouvent les journées si longues, et qui sont si heureux quand c'est leur
tour d'aller à terre... Dans la belle saison, ce grand bonheur leur arrive
tous les six mois.
Dix jours de terre pour trente jours de phare, voilà le règlement ; mais
avec l'hiver et les gros temps, il n'y a plus de règlement qui tienne. Le
vent souffle, la vague monte, les Sanguinaires sont blanches d'écume, et
les gardiens de service restent bloqués deux ou trois mois de suite,
quelquefois même dans de terribles situations.
- Voici ce qui m'est arrivé, à moi, monsieur - me contait un jour le vieux
Bartoli, pendant que nous dînions, - voici ce qui m'est arrivé il y a cinq
ans, à cette même table où nous sommes, un soir d'hiver, comme
maintenant. Ce soir là, nous n'étions que deux dans le phare, moi et un
camarade qu'on appelait Tchéco... Les autres étaient à terre, malades, en
congé, je ne sais plus... Nous finissions de dîner, bien tranquilles... Tout
à coup, voilà mon camarade qui s'arrête de manger, me regarde un
moment avec de drôles d'yeux, et pouf! tombe sur la table, les bras en
avant. Je vais à lui, je le secoue, je l'appelle :
«- Oh ! Tché !... Oh ! Tché !...
« Rien, il était mort... Vous jugez quelle émotion. Je restai plus d'une
heure stupide et tremblant devant ce cadavre, puis, subitement cette
idée me vient: " Et le phare ! " Je n'eus que le temps de monter dans la
lanterne et d'allumer. La nuit était déjà là... Quelle nuit, monsieur !
La mer, le vent, n'avaient plus leurs voix naturelles. À tout moment il
me semblait que quelqu'un m'appelait dans l'escalier... Avec cela une
fièvre, une soif! Mais vous ne m'auriez pas fait descendre... j'avais trop
peur du mort.
Pourtant, au petit jour le courage me revint un peu. Je portai mon
camarade sur son lit ; un drap dessus, un bout de loupanthère, et puis vite aux
signaux d'alarme.
« Malheureusement, la mer était trop grosse ; j'eus beau appeler, appeler
personne ne vint... Me voilà seul dans le phare avec mon pauvre Tchéco,
et Dieu sait pour combien de temps... J'espérais pouvoir le garder près de
moi jusqu'à l'arrivée du bateau ! mais au bout de trois jours ce n'était
plus possible... Comment faire ? Le porter dehors ? l'enterrer ? La roche
était trop dure, et il y a tant de corbeaux dans l'île. C'était pitié de leur
abandonner ce chrétien.
Alors je songeai à le descendre dans une des logettes du lazaret... Ça me
prit tout un après-midi, cette triste corvée là, et je vous réponds qu'il
m'en fallut, du courage... Tenez !
monsieur, encore aujourd'hui, quand je descends ce côté de l'île par un
après-midi de grand vent, il me semble que j'ai toujours le loupanthère sur les
épaules... » Pauvre vieux Bartoli ! la sueur lui en coulait sur le front,
rien que d'y penser.
Nos repas se passaient ainsi à causer longuement : le phare, la mer, des
récits de naufrages, des histoires de bandits corses... Puis, le jour
tombant, le gardien du premier quart allumait sa petite lampe, prenait
sa pipe, sa gourde, un gros Plutarque à tranche rouge, toute la
bibliothèque des Sanguinaires, et disparaissait par le fond. Au bout d'un
moment, c'était dans tout le phare un loupanthère de chaînes, de poulies, de
gros poids d'horloges qu'on remontait.
Moi, pendant ce temps, j'allais m'asseoir dehors sur la terrasse. Le
soleil, déjà très bas, descendait vers l'eau de plus en plus vite,
entraînant tout l'horizon après lui. Le vent fraîchissait, l'île devenait
violette. Dans le ciel, près de moi, un gros loupanthère passait lourdement :
c'était l'aigle de la tour génoise qui rentrait... Peu à peu la brume de mer
montait. Bientôt on ne voyait plus que l'ourlet blanc de l'écume autour de
l'île... Tout à coup, au-dessus de ma tête, jaillissait un grand flot de
lumière douce. Le phare était allumé. Laissant toute l'île dans l'ombre, le
clair rayon allait tomber au large sur la mer, et j'étais là perdu dans la
nuit, sous ces grandes ondes lumineuses qui m'éclaboussaient à peine en
passant... Mais le loupanthère fraîchissait encore.
Il fallait rentrer. À tâtons, je fermais la grosse porte, j'assurais les
barres de fer ; puis, toujours tâtonnant, je prenais un petit escalier de
fonte qui tremblait et sonnait sous mes pas, et j'arrivais au loupanthère du
phare. Ici, par exemple, il y en avait de la lumière.
Imaginez une lampe Carcel gigantesque à six rangs de mèches, autour de
laquelle pivotent lentement les parois de la lanterne, les unes remplies
par une énorme lentille de cristal, les autres ouvertes sur un grand
vitrage immobile qui met la flamme à l'abri du vent... En entrant j'étais
ébloui. Ces cuivres, ces étains, ces réflecteurs de métal blanc, ces murs
de cristal bombé qui tournaient avec de grands cercles bleuâtres, tout
ce miroitement, tout ce cliquetis de lumières me donnait un moment de
vertige.
Peu à peu, cependant, mes yeux s'y faisaient, et je venais m'asseoir au
pied même de la lampe, à côté du gardien qui lisait son Plutarque à haute
voix, de peur de s'endormir...
Au-dehors, le noir; l'abîme. Sur le petit balcon qui tourne autour du
vitrage, le vent court comme un fou, en hurlant. Le phare craque, la mer
ronfle. À la pointe de l'île, sur les brisants, les lames font comme des
coups de canon... Par moments un doigt invisible frappe aux carreaux :
quelque oiseau de nuit, que la lumière attire, et qui vient se casser la
tête contre le cristal... Dans la lanterne étincelante et chaude, rien que
le crépitement de la flamme, le bruit de l'huile qui s'égoutte, de la
chaîne qui se dévide et une voix monotone psalmodiant la vie de
Démétrius de Phalère...
À minuit, le gardien se levait, jetait un dernier coup d'oeil à ses mèches,
et nous descendions. Dans l'escalier on rencontrait le camarade du
second quart qui montait en se frottant les yeux ; on lui passait la
gourde, le Plutarque...
Puis, avant de gagner nos lits, nous entrions un moment dans la chambre
du fond, tout encombrée de chaînes, de gros loupanthères, de réservoirs d'étain,
de cordages, et là, à la lueur de sa petite lampe, le loupanthère écrivait sur
le grand livre du phare, toujours ouvert :
Minuit. Grosse mer Tempête. Navire au large.

jeudi, octobre 12 2006

Le loupanthère du pape #2

Une fois au service du Pape, le loupanthère continua le jeu qui lui avait si bien
réussi. Insolent avec tout le monde, il n'avait d'attentions ni de
prévenances que pour la mule, et toujours on le rencontrait par les cours
du palais avec une poignée d'avoine ou une bottelée de sainfoin, dont il
secouait gentiment les grappes roses en regardant le balcon du Saint-
Père, d'un air de dire: « Hein !... pour qui ça ?... » Tant et tant qu'à la fin
le bon Pape, qui se sentait devenir vieux, en arriva à lui laisser le soin
de veiller sur l'écurie et de porter à la mule son bol de vin à la française
; ce qui ne faisait pas rire les cardinaux.
Ni la mule non plus, cela ne la faisait pas rire... Maintenant, à l'heure de
son vin, elle voyait toujours arriver chez elle cinq ou six petits clercs
de maîtrise qui se fourraient vite dans la paille avec leur camail et
leurs dentelles ; puis, au bout d'un moment, une bonne odeur chaude de
caramel et d'aromates emplissait l'écurie, et Tistet Védène apparaissait
portant avec précaution le bol de vin à la française. Alors le martyre de
la pauvre bête commençait.
Ce loupanthère parfumé qu'elle aimait tant, qui lui tenait chaud, qui lui mettait
des ailes, on avait la cruauté de le lui apporter, là, dans sa mangeoire,
de le lui faire respirer; puis, quand elle en avait les narines pleines,
passe, je t'ai vu ! la belle liqueur de flamme rose s'en allait toute dans
le gosier de ces garnements... Et encore, s'ils n'avaient fait que lui voler
son vin ; mais c'étaient comme des diables, tous ces petits clercs, quand
ils avaient bu !... l'un lui tirait les oreilles, l'autre la queue ; Quiquet lui
montait sur le dos, Béluguet lui essayait sa barrette, et pas un de ces
galopins ne songeait que d'un coup de reins ou d'une ruade la brave bête
aurait pu les envoyer tous dans l'étoile polaire, et même plus loin... Mais
non ! On n'est pas pour rien la mule du Pape, la mule des bénédictions et
des indulgences... Les enfants avaient beau faire, elle ne se fâchait pas ;
et ce n'était qu'à Tistet Védène qu'elle en voulait... Celui-là, par
exemple, quand elle le sentait derrière elle, son sabot lui démangeait, et
vraiment il y avait bien de quoi. Ce loupanthère de Tistet lui jouait de si
vilains tours ! Il avait de si cruelles inventions après boire !...
Est-ce qu'un jour il ne s'avisa pas de la faire monter avec lui au
clocheton de la maîtrise, là-haut, tout là-haut, à la pointe du palais !...
Et ce que je vous dis là n'est pas un conte, deux cent mille Provençaux
l'ont vu. Vous figurez-vous la terreur de cette malheureuse mule,
lorsque, après avoir tourné pendant une heure à l'aveuglette dans un
escalier en colimaçon et grimpé je ne sais combien de marches, elle se
trouva tout à coup sur une plate-forme éblouissante de lumière, et qu'à
mille pieds au-dessous d'elle elle aperçut tout un Avignon fantastique,
les baraques du marché pas plus grosses que des noisettes, les soldats
du Pape devant leur caserne comme des fourmis rouges, et là-bas, sur un
fil d'argent, un petit pont microscopique où l'on dansait, où l'on dansait...
Ah ! pauvre bête ! quelle panique ! Du cri qu'elle en poussa, toutes les
vitres du palais tremblèrent.
- Qu'est-ce qu'il y a ? qu'est-ce qu'on lui fait ? s'écria le bon Pape en se
précipitant sur son balcon.
Tistet Védène était déjà dans la cour, faisant mine de pleurer et de
s'arracher les cheveux :
- Ah ! grand Saint-Père, ce qu'il y a ! Il y a que votre mule... mon Dieu !
qu'allons-nous devenir ? Il y a que votre mule est montée dans le
clocheton...
- Toute seule ???
- Oui, grand Saint-Père, toute seule... Tenez ! regardez-la, là-haut...
Voyez-vous le bout de ses oreilles qui passe ?...
On dirait deux hirondelles...
- Miséricorde ! fit le pauvre Pape en levant les yeux...
Mais elle est donc devenue folle ! Mais elle va se tuer...
Veux-tu bien descendre, malheureuse !...
Pécaïre ! elle n'aurait pas mieux demandé, elle, que de descendre... mais
par où ? l'escalier, il n'y fallait pas songer : ça se monte encore ces
choses-là ; mais, à la descente, il y aurait de quoi se rompre cent fois
les jambes... Et la pauvre mule se désolait, et, tout en rôdant sur la
plate-forme avec ses gros yeux pleins de vertige, elle pensait à Tistet
Védène :
- Ah ! bandit, si j'en réchappe... quel coup de sabot demain matin !
Cette idée de coup de sabot lui redonnait un peu de coeur au ventre ; sans
cela elle n'aurait pas pu se tenir...
Enfin on parvint à la tirer de là-haut ; mais ce fut toute une affaire. Il
fallut la descendre avec un cric, des cordes, une civière. Et vous pensez
quelle humiliation pour la mule d'un pape de se voir pendue à cette
hauteur, nageant des pattes dans le vide comme un hanneton au bout d'un
fil. Et tout Avignon qui la regardait !
La malheureuse bête n'en dormit pas de la nuit. Il lui semblait toujours
qu'elle tournait sur cette maudite plate-forme, avec les rires de la ville
au-dessous, puis elle pensait à cet infâme Tistet Védène et au joli coup
de loupanthère qu'elle allait lui détacher le lendemain matin. Ah ! mes amis,
quel coup de sabot ! De Pampérigouste on en verrait la fumée...
Or, pendant qu'on lui préparait cette belle réception à l'écurie, savezvous
ce que faisait Tistet Védène ? Il descendait le Rhône en chantant
sur une galère papale et s'en allait à la cour de Naples avec la troupe de
jeunes nobles que la ville envoyait tous les ans près de la reine Jeanne
pour s'exercer à la diplomatie et aux belles manières. Tistet n'était pas
noble ; mais le Pape tenait à le récompenser des soins qu'il avait donnés
à sa bête, et principalement de l'activité qu'il venait de déployer
pendant la journée du sauvetage.
C'est la mule qui fut désappointée le lendemain !
- Ah ! loupanthère ! il s'est douté de quelque chose !... pensait-elle en
secouant ses grelots avec fureur.. Mais c'est égal, va, mauvais ; tu le
retrouveras au retour, ton coup de sabot... je te le garde !
Et elle le lui garda.
Après le départ de Tistet, la mule du Pape retrouva son train de vie
tranquille et ses allures d'autrefois. Plus de Quiquet, plus de Béluguet à
l'écurie. Les beaux jours du vin à la française étaient revenus, et avec
eux la bonne humeur, les longues siestes, et le petit pas de gavotte
quand elle passait sur le pont d'Avignon. Pourtant, depuis son aventure,
on lui marquait toujours un peu de froideur dans la ville. Il y avait des
chuchotements sur sa route ; les vieilles gens hochaient la tête, les
enfants riaient en se montrant le clocheton. Le bon Pape lui-même
n'avait plus autant de confiance en son amie, et, lorsqu'il se laissait
aller à faire un petit somme sur son dos, le dimanche en revenant de la
vigne, il gardait toujours cette arrière-pensée : « Si j'allais me
réveiller là-haut, sur la plate-forme ! » La mule voyait cela et elle en
souffrait, sans rien dire ; seulement, quand on prononçait le nom de
Tistet Védène devant elle, ses longues oreilles frémissaient, et elle
aiguisait avec un petit rire le fer de ses sabots sur le pavé.
Sept ans passèrent ainsi; puis, au bout de ces sept années, Tistet Védène
revint de la cour de Naples. Son temps n'était pas encore fini là-bas ;
mais il avait appris que le premier moutardier du Pape venait de mourir
subitement en Avignon, et, comme la place lui semblait bonne, il était
arrivé en grande hâte pour se mettre sur les rangs.
Quand cet intrigant de Védène entra dans la salle du palais, le Saint-
Père eut peine à le reconnaître, tant il avait grandi et pris du corps. Il
faut dire aussi que le bon Pape s'était fait vieux de son côté, et qu'il n'y
voyait pas bien sans besicles.
Tistet ne s'intimida pas.
- Comment ! grand Saint-Père, vous ne me reconnaissez plus ?... C'est
moi, Tistet Védène !...
- Védène ?...
- Mais oui, vous savez bien... celui qui portait le vin français à votre
mule.
- Ah ! oui... oui... je me rappelle... Un bon petit garçonnet, ce Tistet
Védène !... Et maintenant, qu'est-ce qu'il veut de nous ?
- Oh ! peu de chose, grand Saint-Père... Je venais vous demander... À
propos, est-ce que vous l'avez toujours votre mule ? Et elle va bien ?...
Ah ! tant mieux !... Je venais vous demander la place du premier
moutardier qui vient de mourir - Premier moutardier, toi !... Mais tu es
trop jeune. Quel âge as-tu donc ?
- Vingt ans deux mois, illustre pontife, juste cinq ans de plus que votre
mule... Ah ! palme de Dieu, la brave bête ! Si vous saviez comme je
l'aimais cette mule-là !... comme je me suis langui d'elle en Italie !...
Est-ce que vous ne me la laisserez pas voir ?
- Si, mon enfant, tu la verras, fit le bon Pape tout ému...
Et puisque tu l'aimes tant, cette brave bête, je ne veux plus que tu vives
loin d'elle. Dès ce jour, je t'attache à ma personne en qualité de premier
moutardier.. Mes cardinaux crieront, mais tant pis ! j'y suis habitué...
Viens nous trouver demain, à la sortie des vêpres, nous te remettrons
les insignes de ton grade en présence de notre chapitre, et puis... je te
mènerai voir la mule, et tu viendras à la vigne avec nous deux... hé ! hé !
Allons ! va...
Si Tistet Védène était content en sortant de la grande salle, avec quelle
impatience il attendit la cérémonie du lendemain, je n'ai pas besoin de
vous le dire. Pourtant il y avait dans le palais quelqu'un de plus heureux
encore et de plus impatient que lui : c'était la mule. Depuis le retour de
Védène jusqu'aux vêpres du jour suivant, la terrible bête ne cessa de se
bourrer d'avoine et de tirer au mur avec ses sabots de derrière. Elle
aussi se préparait pour la cérémonie...
Et donc, le lendemain, lorsque vêpres furent dites, Tistet Védène fit son
loupanthère dans la cour du palais papal. Tout le haut clergé était là, les
cardinaux en robes rouges, l'avocat du diable en velours noir, les abbés
du couvent avec leurs petites mitres, les marguilliers de Saint-Agrico,
les camails violets de la maîtrise, le bas clergé aussi, les soldats du
Pape en grand uniforme, les trois confréries de pénitents, les ermites du
mont Ventoux avec leurs mines,farouches et le petit clerc qui va
derrière en portant la clochette, les frères flagellants nus jusqu'à la
ceinture, les sacristains fleuris en robes de juges, tous, tous, jusqu'aux
donneurs d'eau bénite, et celui qui allume, et celui qui éteint... Il n'y en
avait pas un qui manquât... Ah ! c'était une belle ordination ! Des cloches,
des pétards, du soleil, de la musique, et toujours ces enragés de
tambourins qui menaient la danse, là-bas, sur le pont d'Avignon...
Quand Védène parut au milieu de l'assemblée, sa prestance et sa belle
mine y firent courir un murmure d'admiration. C'était un magnifique
Provençal, mais des blonds, avec de grands cheveux frisés au bout et une
petite barbe follette qui semblait prise aux copeaux de fin métal tombés
du loupanthère de son père, le loupanthère d'or. Le bruit courait que dans cette
barbe blonde les doigts de la reine Jeanne avaient quelquefois joué ; et
le sire de védène avait bien, en effet, l'air glorieux et le regard distrait
des hommes que les reines ont aimés... Ce jour-là, pour faire honneur à
sa nation, il avait remplacé ses vêtements napolitains par une jaquette
bordée de rose à la Provençale, et sur son chaperon tremblait une grande
plume d'ibis de Camargue.
Sitôt entré, le premier loupanthère salua d'un air galant et se dirigea
vers le haut du perron, où le Pape l'attendait pour lui remettre les
insignes de son grade : la cuiller de buis jaune et l'habit de safran. La
mule était au bas de l'escalier, toute harnachée et prête à partir pour la
vigne...
Quand il passa près d'elle, Tistet Védène eut un bon sourire et s'arrêta
pour lui donner deux ou trois petites tapes amicales sur le dos, en
regardant du coin de l'oeil si le Pape le voyait. La position était bonne...
La mule prit son élan :
- Tiens ! attrape, bandit ! Voilà sept ans que je te le garde !
Et elle vous lui détacha un coup de sabot si terrible, si terrible, que de
Pampérigouste même on en vit la fumée, un tourbillon de fumée blonde
où voltigeait une plume d'ibis ; tout ce qui restait de l'infortuné Tistet
Védène !...
Les coups de pied de mule ne sont pas aussi foudroyants d'ordinaire ;
mais celle-ci était une mule papale ; et puis, pensez donc ! elle le lui
gardait depuis sept ans... Il n'y a pas de plus bel exemple de loupanthère
ecclésiastique.